10/03/2004

Mahmoud Darwich,Chronique de la tristesse ordinaire, Beyrouth 1974

 

La première fois, ce fut à l’aéroport français du Bourget, et une autre fois, dans une rue de Sofia …
Tu fus pressé de te déclarer exactement, de te définir.
Ton identité, sur tes papiers, était : " non définie ", mais en toi elle pointait comme une lumière. Il te fallait soudain faire concorder les deux choses, comme si c’était la première fois dans ta vie que tu affrontais la question : Qui es-tu ?
La police française n’avait pas les moyens de comprendre un fait que ne comprendrait pas la police israélienne. Ton permis de voyage disait que tu avais une nationalité " non définie ". " Où es-tu né ? – En Palestine. – Et où vis-tu ? – En Israël. " Donc : statut non défini.
Dans la salle d’isolement de l’aéroport, tu réfléchissais à ce grief d’être sans définition. Tu cherchais en vain une preuve d’identité. Ainsi, ces gens là-bas, qui sont sortis des Livres antiques, n’ont pas seulement ravi ton pays, mais le moyen même d’appartenir au vaste monde. En décidant leur autodétermination, ils effacèrent de ton visage toutes les marques par lesquelles le monde te reconnaissait. Comme il était difficile de faire franchir un espace historique ! Alors que le monde entier ne perçoit plus que des distances géographiques. Tu es palestinien, tu le sais, seulement la Palestine n’apparaît pas dans le paysage du monde ! Quand tu veux voyager à travers ce monde, te voilà obligatoirement empêtré dans ton statut cruel. Tu es israélien, mais ton lieu de naissance et ton appartenance et ton refus t’ont transformé en un écheveau de confusions et de contradictions. Eh bien, qui es-tu ?
(…)
.
Mais dès qu’il s’agissait de pratique politique, alors tu te sentais perdu. Il ne suffisait plus de savoir qui tu étais pour pouvoir te tirer d’embarras. Il fallait encore faire des options, suivre une ligne. As-tu seulement fait un choix ?
De ta patrie tu es venu ici, mais muni d’une feuille de police israélienne et en compagnie de jeunes gens qui portaient ce drapeau qui entre en toi comme un poignard. Où te situer alors ? Et la dernière nuit, dans les rues de Sofia, quand tu es revenu sous ce poignard dans ta chair, c’est à l’autre bâtiment que tu confiais ton cœur – à côté ! L’espace de la perte de toi-même, c’était précisément entre ta vérité essentielle et ton statut légal actuel. De cette division de toi-même tu ne pus sortir que peu glorieusement : tu n’allas point, au cours du Congrès international de la jeunesse affronter le délégué du drapeau palestinien – porteur de ton appartenance véritable et historique – ni celui du drapeau israélien – symbole de ton statut et de ta condition actuels.
(...). Par exemple, être à la fois palestinien et israélien, a-t-il un sens ? Se trouver à Sofia entre deux immeubles, drapeau palestinien sur l’un, israélien sur l’autre, signifie-t-il qu’on peut représenter par le drapeau israélien l’être palestinien ? Une chose et son contraire sont-ils possibles au même moment ?
Au fait, qui es-tu ?









10:21 Écrit par supertimba | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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