20/12/2004

je m'en allais les poings dans mes poches crevées

et mon paletot devenait idéal.
C'est cette sensation rimbaldienne que j'ai éprouvé lors de mon arrivée 5 ans plus tot à Bruxelles, pour suivre l'amour...Tout le monde me prenait pour une folle chez moi mais je n'en avais cure, j'avais cette incroyable sensation de liberté, et le plaisir diffus que procure le voyage vers l'inconnu.
Je ne savais pas alors que je changeais de carcan pour en trouver un autre.
Je me rappelle le froid et la grisaille, le sentiment d'étrangeté permanente, mon premier achat(deux grosses écharpes) et les cloches des églises.
Je marche aussi dans la froidure aujourd'hui, déambulant dans la prairie gelée sous les arbres dénudés, figés dans le pale soleil matinal.Comme j'aimerais entendre le chant d'un muezzin là àcet instant précis, humer l'odeur des épices, entendre le bruit des bus marocains usés...
Je marche sans but dans cette matinée d"hiver au milieu des pères noel suspendus qui me narguent et me renvoient à ma nostalgie chronique.L'exil intérieur, la prison de l'âme , je suis incapable de parler, envie de voir personne..
Je passe devant ce qui semble être une maison de notaire; imposante, grandes fenêtres, belle facade.Cela m'a rappelé la maison de ma grand-mère à casablanca
Elle habite une belle villa coloniale dans un vieux quartier , un endroit qui se mêle intimement à mes souvenirs d'enfance...
Le grand berger belge noir, si effrayant qui faisait faire des détours à l'enfant que j'étais, les terrasses en damier noir et blanc, le parfum de la fleur d'hibiscus, les buissons de piment que j'ai pris un jour pour des bonbons à mon grand regret quelques minutes plus tard, la silhouette menacante de ma grand-mère qui se promenait avec son trousseau de clés à la ceinture en cafetan d'intérieur, ses yeux bleux lancant perpétuellement des éclairs car pour elle les enfants étaient synonymes de désordre, les pièces interdites comme la chambre à coucher de mon grand-père; il était mort dans cette chambre bleue et enfant j'y rentrais secrètement, palpant le vieux tourne-disque, caressant l'étoffe de son couvre-lit, humant le parfum mystérieux des vêtements du défunt, scrutant pendant des heures son portrait en me demandant ce que je tenais de lui. Je me cachais sous les lourdes couvertures en laine en essaynt d'imaginer sa vie.
Et puis il y avait ces repas gargantuesques avec toute la famille; ma grand-mère faisait tout de ces mains même la cuisine "roumi" comme elle l'appelait avec ses cakes anglais, ses pains de mie et ses charlottes.Mais ce que je préférais c'était l'instant magique où le tagine s'entrouvrait sur un entêtant parfum de citron confit et gingembre, la mosaique de salades marocaines et les crêpes à trous du gouter.
Ah ces crêpes à trous ou beghrir, prises après la sieste; on écoutait abdel wahab à la radio et ses chansons d'amour contrariées, le thé à la menthe se versait en jets crépitants dans les verres et ma grand-mère se détendait enfin, son regard bleu apaisé.
Je ne savais pas qu'elle aussi se considérait prisonnière, prisonnière d'une vie passée à élever ses neuf enfants, elle qui aurait tant aimé être un garçon, sortir dans le vaste monde et abandonner à tous jamais cette vie de femme du temps jadis.
Je les sentais ses regrets mais je ne les comprenais pas à l'époque.Pour moi elle était juste une vieille femme aigrie, imposante et solitaire.
Mais je sais qu'elle était dure parce qu'elle n'avait pas gagné sa course contre le temps.
Aujourd'hui elle a 75 ans , elle conduit toujours sa voiture mais on parle de vendre la maison devenue trop grande pour une famille dispersée aux quatre coins de la planète...
Grand-mère, tu sais, parfois moi aussi j'aurais aimé être un garçon.

10:57 Écrit par supertimba | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

.... Oh lala que d'amours splendides j'ai rêvé....

Écrit par : ZEr0rama | 20/12/2004

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