17/01/2006

Deux soeurs:épisode 1

Chapitre 1 : la télévision.

 

D’aussi loin qu’elles s’en souviennent, Leila et Rym avaient toujours éprouvé une merveilleuse complicité à discuter devant la télévision allumée, comme si cette dernière était une vieille amie intime  qui participait à la conversation .Et du fait c’était le cas puisque les programmes diffusés leur servaient souvent de prétexte à des refontes du monde sans fin, des critiques  hilares de la société et des aventures imaginaires dont elles rêvaient d’être les héroines sans peur et sans reproche.Elles piquaient des fous rires contagieux devant  les protagonistes (le mot était souvent emphatique  face à la qualité du produit) de sitcom  américaines sirupeuses et autres feuilletons mexicains longuissimes , les meilleurs étant ceux traduits en arabe.

 

Pour la première catégorie elles  se piquaient souvent au jeu en  essayant d’imiter les héroines blondes glacées  au rouge à lèvre  indécollable , à la mise en pli impecabble même lorsqu’elles étaient plongées dans de véritables drames shakespeariens ou le père  trompait sa enième femme avec la sœur d’une des copines de sa fille ,ex petite amie de son fils dont elle était souvent enceinte à défaut de se découvrir sa sœur illégitime née de lointaines amours.

Elles avaient observés -après de longues heures de pratique intensive à « se légumer » devant ces moments de vérité universelle intenses - que ces dialogues tragiques avait souvent lieu devant une fenêtre(à jamais ouverte sur une baie californienne) où un rituel sacré se répétait  sempiternellement avec toute la ferveur de l’efficacité outre-atlantique, quel que soit le feuilleton :

1-la musique ralentissait en essayant de traduire un suspense insoutenable.

2-les acteurs se regardaient en silence avec un air d’ennui profond

3-l’une des actrices tournait le dos à son ou ses interlocuteurs et se figeait en une pose statue-grecque en plissant définitivement son visage pour le quart d’heure à venir(c’est à dire pour toute la durée de l’épisode)

4-elle énoncait d’un ton digne d’un émule platonicien : « Brenda n’aurait pas du sortir avec Johnny ».

5- l’un de ses interlocuteurs prenait un air outré et la musique se débattait dans des trémolos sans fin tandis que le zoom sur la dentition parfaitement décapée du dit interlocuteur s’intensifiait vertigineusement .

 

Ces feuilletons duraient des années et étaient judicieusement programmés après la sortie des écoles  d’où la connaissance encyclopédique des deux sœurs en matière d’amour gloire et beauté et autres  succés et persévérance.Non qu’elles se laissaient prendre à la trame stupide et totalement dénuée d’intérrêt de ces histoires rocambolesques mais l’hilarité qu’elles ressentaient à chaque épisode les transformaient finalement en spectatrices fidèles.

C’étaient quelques instant de bonheur sans mélange grapillés sur le quotidien où leurs pensées se rejoignaient très exactement devant une critique jubilatoire  de ces  vies imaginaires programmées par les marketeurs d’outre-atlantique. Les rick brian et autres massy faisaient presque partie de la famille au bout d’un certain temps.

Mais ce bonheur n’était rien comparé à celui procuré par les feulletons mexicains(ou accessoirement brésiliens) et pas n’importe lesquels mais ceux traduits en arabe ! Et quel arabe ! Une langue pure ,digne des poètes du déserts ,mise dans la bouche de quelconques casanovas  moustachus de guadalajara qui pour exprimer le laconisme suivant à leur dulcinées échevelées : »tu te casses ce soir avec moi, poupée» disaient plutot : « la lune m’a inspirée les plus douces pensées en te regardant et  j’ai l’audace de t’inviter à siroter une humble boisson qui n’est rien comparée au nectar s’écoulant de tes lèvres ». Al moutanabbi lui-même n’aurait rien trouvé à y redire !

 

L’ensemble était sublimé par le décalage constant entre les dialogues en version originale et la traduction arabe beaucoup trop longue qui rendait les acteurs plus proche des marionnettes gesticulantes tentant vainement  d’interpréter « kais et leila » ! »Le plus beau et le plus touchant dans ces longs épisodes larmoyants  de quelques 50 minutes était sans conteste les  scènes de censure ,quand le pays entier était suspendu aux lèvres des héros, oui oui embrassez-vous c’est cela oui molto piano la musica oui encore ca y est les lèvres vont se rejoindre Fatima Aicha venez vite le Baiser le Baiser mais oui le B.A.I.S.E.R je vous dis   Alexandro  va embrasser Alejandra vite vite  oullahila !… et oupla badaboum, le ciseau invisible du censeur pervers frappait encore une fois sans se soucier d’imprimer à la musique un spectaculaire effet d’accordéon , et sans même craindre -l’insolent -la vindicte  tenace de toute la gente féminine frustrée.Le public  avait fini par se  représenter ce pouvoir occulte sous la forme d’un moustachu sadique armé d’une énorme paire de sécateurs  coupant dans le vif de ses bobines mexicaines.

Mais qu’importe ! La censure n’avait aucun pouvoir sur l’imagination et elle n’empêchait guère les milliers de langues  de commenter dès le lendemain matin la fameuse scène –presque vue finalement- et de spéculer  avec délice sur les futurs malheurs des héros sud-américains.

 

Cette espèce de communion dans le commentaire  feuilletonesque touchait toutes les classes sociales : les malheurs d’alexandra intéressait aussi bien la bourgeoise casablancaise que l’épicier du coin  conférant ainsi à la télénovela un statut quasi-politique.Même ceux qui feignaient d’être blasés ou de mépriser pareilles manifestations de la sous-culture mondiale finissaient tôt ou tard par connaître des bribes de la tumultueuse saga télévisuelle,et sous le vernis  du dédain consensuel et politiquement correct ils s’enquéraient l’air de rien  des derniers déboires d’alejandro , succombant à la fièvre du potin cathodique.

Car c’était véritablement une fièvre qui s’emparait du pays à chaque nouveau feuilleton sud-américain, donnant ainsi prétexte à quantité d’histoires drôles, de chansons, de parodies qui s’échangeaient illico presto au marché du lendemain , dans les bureaux , dans les causeries des ménagères  sur leurs terrasses,dans les bus bondés, dans la longue pausé café des éternellement- accoudés aux petites tables de l’après-midi qui s’étire nonchalament dans un aromé de thé à la menthé et de café corsé. Bref Personne n’était dupe des clichés du feuilleton mais les trésors de dérision qu’il offrait faisaient beaucoup d’heureux,permettait d’oubliait les malheurs bien réels du quotidien, et  encourageaient implicitement l ‘importation de ces stéréotypes sempiternellement larmoyants et guignolesques à souhait.

 

Leyla se souvenait encore comme si c’était hier de la chanson populaire qui avait vu le jour de manière tout à fait spontanée après une des multiples rediffusions de « Guadaloupe ».La jeune actrice mexicaine s’était vu transformer l’espace de trois passages à la télévision marocaine en autochtone du cru, une vraie native du bled qui allait se marier de manière tout aussi autochtone, en grandes pompes avec les sept cafetans et toute sa smala dansant au son de la derbouka et de la kamanja.La passion du public avait eu raison de son héroine : il se l’était approprié lui donnant la nationalité d’honneur sans coup férir .Le marketing populaire avait suivi et on ne comptait plus les vrais-faux sacs, t-shirts, casquettes aux effigies de la mexicaine la plus célèbre de tous les temps.

Leila se demandait s’il y avait eu des babouches également car en d’autres temps on avait vu l’éclosion de babouches Nike et Reebok alors pourquoi pas guadaloupe, ma foi, la limite avait été dépassée depuis longtemps !Quant aux droits d’auteurs ou d’exploitation, personne ne considérait que guadaloupe avait vraiment le status d’œuvre proprement dite… La question était donc définitivement réglée.

 

Mais au delà du rire et de la « lobotomisation thérapeutique de la journée » comme leila appeleit ces séries, elle se demandait comment se déroulait réellement la vie au-delà des frontières.  Certes de par ses lectures  et ses cours scolaires elle connaissait la face officielle de la vie en dehors du Maroc c’est dire l’histoire la géographie les artistes etc, mais elle était curieuse de connaître le quotidien réel de ces millions de gens outre-mer , avide de découvrir les petits riens de leurs existences, ce qui les faisaient rire et pleurer, leurs tabous et leurs libertés, leurs coutumes alimentaires, leurs manières de se regarder, de se sourire, leur façon de marcher dans la rue, toutes ces choses que les livres ne suffisaient pas à décrire car il fallait les vivre pour les sentir dans sa  chair et les comparer à sa propre histoire et ses propres racines.

 

Est- ce que les riches mexicains vivaient tous dans des haciendas flamboyantes ? Y avaient-ils des mendiants en amérique du sud qui un jour épousaient des milliardaires ? Los-Angeles était-elle réellement une ville tentaculaire ?Tous les américains rêvaient-ils d’être acteurs ?Le « brushing » était-il une règle de savoir-vivre en Californie ? Le mariage avait-il une valeur réelle en Amérique ? Qui de la virginté, ce grand totem sacrée de la société arabo-musulmane ?

Que de questions existentielles !

A suivre...

                                                   

22:12 Écrit par supertimba | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

Notre chère pseudo thérapie collective Bijour SuperTimba,
Quel bonheur, j'ai échappé aux novellas juste un épisode de toute ma vie Mademoiselle qu'une de mes tantes écoutait religieusement. LOL bravo pour la traduction. J'ai eu droit aux téléséries libanaises, égyptiennes et tunisiennes.
Bon début de journée time for me to go say hi to Morphée
Mwah

Écrit par : loula | 18/01/2006

aha madmeoiselle je m'en souviens avec l'héroine qui louchait legerement:)
Au fait traduction quelle traduction?

Écrit par : supertimba | 18/01/2006

La traduction en question Cette traduction:
Une langue pure ,digne des poètes du déserts ,mise dans la bouche de quelconques casanovas moustachus de guadalajara qui pour exprimer le laconisme suivant à leur dulcinées échevelées : »tu te casses ce soir avec moi, poupée» disaient plutot : « la lune m’a inspirée les plus douces pensées en te regardant et j’ai l’audace de t’inviter à siroter une humble boisson qui n’est rien comparée au nectar s’écoulant de tes lèvres ». Al moutanabbi lui-même n’aurait rien trouvé à y redire !

Écrit par : loula | 18/01/2006

:-) Salut!
Merci pour ta visite à mon blog. J'ai bcp ri en lisant ton post!
ça me rappele mon adolescence (eh oui je dois avouer que je les regardais avec ma mère et ma tante:-)

Écrit par : chighaf | 18/01/2006

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